Frontière

Il était une fois le Nord québécois : désert, frontière à repousser, espace à occuper, terra nullius.

L’Abitibi fut ce Nord mythique, après les Pays d’en haut, avant la Baie James.

Chaque fois réinventé, ce Nord est un rêve, un territoire idéologique.

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Dans un article intitulé « Le Québec et les idéologies territoriales », Paul Claval retrace les discours qui, au Québec, ont façonné le rapport culturel à l’occupation du territoire.

Les premières entreprises coloniales européennes se développent dans le contexte de l’universalisme chrétien. Le projet des Français en Amérique est de faire triompher la foi catholique et la gloire du Roi. Leur ambition est continentale. À cette mission s’ajoutent évidemment des considérations économiques ne nécessitant que des comptoirs, des têtes de pont pour la puissance coloniale. Il ne s’agit pas tant de créer une nouvelle société que d’établir des îlots servant de relais dans le circuit économique reliant la colonie à la métropole.

En Nouvelle-France, le pouvoir limite l’implantation agricole aux rives du Saint-Laurent. Le pays d’en-Haut est réservé à la traite. Il doit rester vide d’habitants pour éviter des fraudes nuisant à la perception des droits sur les peaux. L’expansion territoriale s’explique quant à elle par le zèle missionnaire. Une partition à la fois économique et symbolique de l’espace s’esquisse alors : d’une part, un foyer de peuplement agricole sur les rives du Saint-Laurent, et d’autre part, une terre « vierge » illimitée, offerte aux prédations économiques et aux velléités missionnaires.

Entre les deux, aux marges de la zone habitée, apparaît un nouveau milieu, influencé par l’appel des mondes vides, un espace de liberté qui corrode les institutions importées de France. La suspicion que les coureurs des bois inspiraient aux autorités religieuses et politiques est légendaire.

Après la Conquête, les Canadiens-français gardent en héritage l’idée d’une mission continentale ainsi que la nécessité de la conversion des Autochtones, justifiée par les revenus économiques du commerce des peaux. La conquête ajoute également un héritage traumatique : les Canadiens-français s’enferment dans l’espace laurentien. L’aire de sécurité est celle des vieilles seigneuries, dans les cadres rassurants de la paroisse et de l’Église. La pénétration des espaces vierges profite aux Anglais et aux Loyalistes.

À partir des années 1830, face à la crise liée à la surpopulation agricole, les élites et l’Église cherchent une solution visant à conserver à la société canadienne-française son caractère rural, par peur d’une anglicisation associée aux milieux urbains et industriels. On se tourne vers le Nord, en cherchant à y développer des terres agricoles. Dans La Terre promise, le mythe du Nord québécois, Christian Morissonneau retrace la genèse de ce puissant mythe du Nord, toujours vivace aujourd’hui en dépit de ses reformulations.

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Christian Morissonneau postule que le Mythe du Nord est l’équivalent québécois du mythe états-unien de la frontier.

Changement de vocabulaire. Ce qu’on a appelé la colonisation au Québec est décrit comme l’ouverture d’un front pionnier. L’expression a été forgée par des géographes pour décrire une réalité observable dans des pays élargissant leur espace habité à même des régions « neuves » inhabitées ou habitées de manière sporadique par des populations à niveau technique moins avancé que la population envahissante.

Au Québec, l’ouverture des fronts pionniers – ou régions de colonisation – s’est fondée sur un discours agriculturiste mais reposait en réalité sur une stratégie territoriale.

En 1839, lorsque Lord Durham dépose son rapport, l’empire français américain, démantelé après le traité de Paris de 1763, se résume à son noyau originel laurentien. Rappelons par ailleurs qu’en 1840, la Hudson’s Bay détient un bail sur des territoires nordiques qui s’étendent jusqu’à la limite sud des Laurentides – En 1912, en annexant l’Ungava, le Québec s’agrandira des deux tiers. Il faut avoir en tête cet espace exigu et rétréci pour comprendre le mouvement d’expansion territoriale qui se développe à partir de la moitié du XIXe siècle.

Dans leur article « La colonisation au Québec : une décolonisation manquée », Christian Morissonneau et Maurice Asselin ont le mérite de formuler le paradoxe à l’oeuvre dans l’ouverture des fronts pionniers québécois : le Canadien français se fait colonisateur. Notant au passage que les Autochtones ont été totalement ignorés par le discours de l’ouverture du Nord (quand les politiques d’Ancien Régime formulaient au moins le souhait d’une intégration), les auteurs soulignent que l’entreprise de la colonisation fut tout aussi colonisatrice que celle des puissances européennes, et ce, malgré un déni certain qu’ils taxent de masochisme intellectuel. Par le Nord, le Québec tentait de se donner la légitimité de son existence au Canada et de forger, à travers le mythe, son identité nationale. La colonisation était à la fois nostalgie d’un continent perdu et espoir d’un pays à inventer. Agrandir le territoire, c’était aussi élargir le champ d’action de l’état et, ce faisant, le doter de véritables desseins géopolitiques. En cela, le mythe du Nord inspire le mythe de l’état-nation québécois.

Morissonneau et Asselin rappellent que l’ouverture des fronts pionniers québécois est foncièrement catholique: « Dans son aspect religieux, la colonisation, loin d’être repli sur soi, visait à agrandir le territoire catholique et à le signifier catholique par les noms de lieux puisés dans le martyrologue, les croix de chemin et les clochers. Il existe ici une géographie religieuse, que nous traduisons en géopolitique religieuse, qui tient du mythe de la mission providentielle – rappel aux origines de la Nouvelle-France – avec les exploits héroïques des Jésuites, la fondation mystique de Montréal et les déclarations officielles de Cartier et de Champlain. » (Morissonneau et Asselin, 1980, p.148).

(J’ajoute: quand on s’attarde à la toponymie de l’Abitibi-Témiscamingue, on est frappé par l’omniprésence des noms des régiments et des officiers de l’armée de Montcalm, comme si la fondation de ce front pionnier se voulait précisément perpétuation de la Nouvelle-France et revanche sur la Bataille des plaines d’Abraham.)

D’un côté, un discours catholique au service d’un projet de survie culturelle, de l’autre, un modèle de développement économique guidé par le grand capital (malgré les cris d’orfraie des curés à l’endroit du protestantisme et du matérialisme américains) et auquel les Canadiens-français ne participent pas. Morissonneau et Asselin démontrent que la colonisation de l’Abitibi se fonde sur un modèle de développement incohérent au regard de sa justification agriculturiste (par exemple, la localisation de paroisses « à cheval » sur la ligne de partage des eaux, c’est-à-dire dans des zones défavorables au bon drainage des terres).

Les auteurs soulignent que c’est le désir d’appropriation symbolique qui a primé sur l’appropriation économique de ce nouveau territoire. Par conséquent, sur le plan du développement économique, ce sont les actions favorables à court terme qui ont été favorisées, tandis qu’à long terme, c’est la survie culturelle du groupe qui primait et qui justifiait l’intervention étatique. Morissonneau et Asselin établissent d’ailleurs une comparaison fort intéressante entre les développements de l’État ontarien et de l’État québécois. En Ontario, les politiques de développement ont eu pour objectif de mobiliser les ressources et les hommes, en visant une maîtrise matérielle et en se souciant peu d’une égale maîtrise symbolique. En Ontario, il y a donc eu une surdétermination économique par opposition à la surdétermination idéologique québécoise.

Je ne résiste pas au plaisir de citer une très grande partie de la conclusion de l’article de Christian Morissonneau et Maurice Asselin, tant celle-ci ne semble percutante, trente-six ans après sa publication, en 1980.

« Le drame de la colonisation des « terres neuves » au Québec est non seulement d’avoir ignoré puis aliéné l’Indien, comme tous les mouvements colonisateurs occidentaux, mais encore d’avoir occupé culturellement et non économiquement cet espace. Les clochers ont balisé le territoire ouvert et les toponymes français- la plupart du temps des hagionymes qui ajoutent au fait linguistique le fait catholique indissociable – ont signifié l’appartenance. Mais l’église, si haut construite soit-elle et visible sur les hauteurs, est une portion de territoire sacré où par définition règne sans partage l’esprit. Elle est davantage symbole de permanence, soit d’appropriation du temps. Aussi accroche-l’oeil dans le paysage, mais exploitant la matière : les mines et leur chevalet et collines de déchets, les grandes scieries, les usines de pâte et papier au bord des rivières. S’inscrit ainsi au Québec une dichotomie paysagique profonde qui ne peut pas ne pas retentir sur l’homme d’ici. Le paysage est surprésence de l’Autre qui donne emploi et salaire et signale sa puissance d’une façon si visible qu’elle n’admet aucune ambiguïté. Alors dans quel pays habite le Québécois s’il est entouré de signes qui lui rappellent sans cesse sa dépendance et son aliénation? Étranger lui-même en son propre pays!

Coloniser, c’était être dominé par le même Américain que celui des « facteries ». Le résultat de la colonisation était non seulement une décolonisation manquée, mais une véritable colonisation étrangère du pays qu’on se donnait. La mine américaine prolétarisait le défricheur comme l’usine de textile le faisait du migrant. Le choix ne se fit bientôt qu’entre la domination chez soi et la domination chez l’Autre : on voit mieux ce qu’était la géopolitique comme réponse à la nécessité et ce qu’il en advint. Ici, le mythe québécois du Nord, mythe fondateur, prend tout son sens. Il est toujours aussi fonctionnel : dans les années 1860-1870, émergence de l’idée d’un territoire national et aujourd’hui justificateur du Grand Oeuvre de la Baie James. Hier, mythe du Nord en termes de colonisation, aujourd’hui en termes de décolonisation. Il nous paraît évident que tout le message explicite et tout le non-dit du mythe du Nord portait en lui l’affirmation de l’identité nationale définie par une territorialité à construire. Ce mythe qu’on peut traduire par « être et devenir par le Nord » pourrait avoir plus tard des significations internationales, car fondement d’un territoire national indépendant. Le Québec d’aujourd’hui ne se comprend vraiment que par une connaissance géohistorique du Nord et du mythe qui lui donne signification. Les fondements des représentations de cette terre neuve et les politiciens qui s’y appliquent permettent d’expliquer en grande partie ce qu’on appelait autrefois la colonisation et aujourd’hui l’autonomie ou l’indépendance politique.

De la Terre promise, on est passé insensiblement à l’État promis, c’est-à-dire du mythe du Nord au mythe du Québec. À une géopolitique régionale où les notables du clergé et de l’État apportent une parole d’espoir et l’accroissement de leur pouvoir succède une géopolitique nationale où s’entend la même parole messianique. La promesse de la différence assurée, de la culture conservée, de la race ou de la nation qui doit survivre, est toujours fondée territorialement. Hier au Nord par le colon, aujourd’hui au Québec tout entier, par la petite et moyenne entreprise (PME). Il y a plus d’un siècle, le mot d’ordre de la survivance était « Emparons-nous du sol », commandement essentiellement géopolitique auquel s’associait le démarrage économique par le défricheur-bûcheron ouvrant la terre pour l’agriculture, première étape du développement, image modeste mais vue comme fidèle au miroir de notre réalité de petit peuple. Au début de la décennie 1980, le fondement économique passe par la PME, même image modeste du même petit peuple fragile. On a élargi le territoire, par l’appropriation d’un territoire neuf. Maintenant que le pays québécois ne peut plus s’étendre (sinon vers le Labrador, épine territoriale dans le flanc nordique québécois), il paraît bon à la même élite qu’il y a cent ans de borner la nation par une frontière étatique. Puisque la colonisation n’a pas conduit à la décolonisation espérée, la mainmise sans partage sur la politique assurera peut-être cette décolonisation. L’identité s’est construite à travers une culture singulière (langue et religion) et une territorialité nordique toujours élargie. Demeurent une langue affaiblie et le pays incertain : viennent alors les lois pour protéger la culture et le référendum pour se donner un État.

Un des éléments contemporains, dans la continuité décolonisatrice, est l’arrivée de nouveaux missionnaires-décolonisateurs au service de l’État, c’est-à-dire les technocrates plus ou moins nationalistes, pour qui le national devient fonctionnel donc profitable. ces nouveaux clercs de l’état laïque remplacent les anciens de l’État clérical : ils sont les nouveaux définisseurs et contrôleurs de l’identité québécoise. leur parole n’est pas chaude comme celle des leaders de la colonisation/décolonisation – du curé Labelle au premier ministre René Levesque – elle est plutôt froide. Le mythe, chez eux, vire à l’utopie : la planification chasse la spontanéité. Si le mythe du Nord, c’est le mythe de l’État, pour ces nouveaux missionnaires, l’État devient de plus en plus gestionnaire. La parole mythique du politique camoufle mal le comptable-planificateur et ses rêves empruntés au modèle scandinave pour le social et au modèle français pour les structures étatiques elles-mêmes. Les technocrates sont impatients que la politique , petite et grande, cède le pas (une fois réglée la question nationale) à la technique. La géopolitique est morte, vive la géotechnique! Le pays n’aura plus besoin de parole signifiante pour être et demeurer : il sera devenu État. » (Morissonneau et Asselin, 1980, p.153-154)

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Sur un ton volontiers polémique, la conclusion de Christian Morissonneau et Maurice Asselin fait ressortir avec brio les lignes de force d’un paysage culturel, la trame trop souvent méconnue d’un imaginaire collectif. Je ne sais quelle fut la réception de leur article en 1980 mais je ne peux que constater à quel point celui-ci donne matière à réflexion à l’heure du Plan Nord.

Le mythe du Nord est constitutif de l’histoire politique, sociale et culturelle du Québec. Penser le Nord, c’est penser le Québec.

L’Abitibi n’est plus le tenant du titre du Nord québécois. Mais le mythe, tenace, se reformule. Une nouvelle fiction identitaire s’écrit actuellement sur la page blanche d’une lointaine terre vierge et illimitée (« le chantier d’une génération », paraît-il). Un nouveau plan nordique, sur un territoire idéologique rêvé à distance.

Références:
Claval, Paul, « Le Québec et les idéologies territoriales », Cahiers de géographie du Québec, vol. 24 , numéro 61, avril 1980, p.31-46
Morissonneau, Christian, La Terre promise, le mythe du Nord québécois,Montréal, Hurtubise. HMH, Cahiers du Québec, Collection ethnologie, 1978. 212 p.
Morissonneau Christian et Asselin Maurice,  « La colonisation au Québec », vol. 24, numéro 61, avril 1980, p.145-155.
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